AES : les Idels, premières concernées, dernières protégées

De tous les professionnels de soins, les infirmières libérales sont les plus exposées aux accidents d’exposition au sang (AES) et le sont davantage que les hospitaliers. Pire, rien n’est vraiment fait pour les en prémunir, et chacune d’elles fait comme elle peut.

62 % des Idels ont été victimes d’un AES au cours de leur carrière (voir encadré). Un chiffre inquiétant dont la principale cause est simple : 40 % des Idels n’utilisent pas de matériel sécurisé. Et si 60 % des Idels déclarent avoir déjà employé du matériel sécurisé, cela ne signifie pas que cet usage soit systématique. « Quand on se focalise sur le taux d’utilisation par type de geste, on s’aperçoit que les pourcentages sont en réalité beaucoup plus faibles », précise Gérard Pellissier, responsable scientifique du Groupe d’étude sur le risque d’exposition des soignants aux agents infectieux (Geres). Quant au port de gants, « rabâché » comme étant obligatoire durant les études en Ifsi et faisant aussi l’objet de recommandations des autorités sanitaires, on observe que la pratique ne suit pas.

Logique financière en cause

Cette faible utilisation de matériel sécurisé (et de gants) s’explique certes par le fait que les Idels n’en font pas assez l’achat mais aussi parce que ce matériel leur est fourni par des tiers. Les Idels doivent donc faire avec les kits des laboratoires de biologie médicale, les stylos à insuline, les vaccins des patients, etc. lesquels, eux-mêmes, font avec ce qu’on leur donne ! En outre, deux circonstances majorent le risque d’accident : la méconnaissance du dispositif médical, ou au contraire, son utilisation en routine qui diminue le seuil de vigilance.

La logique financière n’est pas étrangère au constat général. Le matériel sécurisé est en effet plus onéreux. Tous les acquéreurs potentiels hésitent donc. Quant à son achat systématique par les Idels, il imputerait leur rémunération sur des actes souvent à faible cotation. Que l’Assurance maladie accepte de mettre la main à la poche pour prendre en charge le différentiel est une solution illusoire. Qu’y gagnerait-elle puisque le régime de base ne couvre pas le risque des accidents du travail ? Il paraît en outre hasardeux de miser sur un devoir moral envers les professionnels de santé. Pourtant, « il est évident que plus on introduit du matériel sécurisé, plus on diminue le nombre d’accidents, même si cela ne conduit pas au risque zéro », préconise Gérard Pellissier.

« Un environnement non maîtrisé qui génère des surisques»

Même si les bonnes pratiques sont connues, elles sont paradoxalement loin d’être toujours respectées. Les Idels sont par exemple une minorité à porter des gants pour procéder à des gestes invasifs. Or, même si ces derniers n’évitent pas les accidents, ils en minimisent les conséquences. Pire, 54 % reconnaissent recapuchonner parfois voire souvent les aiguilles quand bien même 93 % ont avec eux un container à objets piquants, coupants, tranchants (OPCT).
Le cadre d’exercice participe à ce constat : le domicile des patients est par essence un lieu beaucoup moins propice, voire inadapté, à la réalisation d’actes invasifs en toute sécurité. « Les soins de ville se font dans un environnement non maîtrisé qui génère des surisques, affirme Gérard Pellissier. La situation est mieux maîtrisée à l’hôpital où le taux de sécurisation des dispositifs médicaux est de surcroît notoirement plus important. » Et quand ont sait que les Idels réalisent, proportionnellement, entre deux et quatre fois plus d’actes invasifs que leurs collègues hospitaliers…

« On ne peut pas parler d’insouciance de la part des Idels »

Les conditions de travail des Idels, souvent synonymes de stress tant le rythme est élevé, expliquent en partie ce déficit de bonnes pratiques. Surtout, elles impactent leur comportement lorsqu’elles sont victimes d’un AES. Certes, la grande majorité respecte les procédures immédiates préconisées en cas d’AES : soins locaux (lavage désinfection et désinfection) et prise d’information sur le statut du patient source pour savoir s’il est porteur d’un pathogène. En revanche, seuls 19 % des professionnelles ont consulté dans les 48h un médecin des urgences ou un référent hospitalier pour évaluer le risque infectieux de l’accident. D’abord parce qu’elles ont considéré que celui-ci était minime.
Mais l’autodiagnostic n’est pas la seule raison de cette forme de négligence quand on sait que tout AES est une urgence médicale. « En milieu hospitalier, les infirmiers ont plus facilement accès au dispositif de prise en charge, assure Gérard Pellissier. Ils peuvent se faire remplacer pour aller consulter. Cela leur est beaucoup plus facile qu’en milieu libéral où l’Idel doit arrêter sa tournée. Or, il est difficile de demander à un libéral de tout quitter pour aller consulter à chaque fois qu’il ou qu’elle subit un AES. Cependant, je ne pense pas que l’on puisse parler d’insouciance de la part des Idels. Ils n’ignorent pas les risques et essayent de les gérer au mieux. Simplement, il faut améliorer les solutions qui s’offrent à eux ».

Un effort de formation à faire

Si le temps manque pour préserver leur santé, il leur fait également défaut pour se former. « Les Idels sont nettement plus à l’écart des programmes de prévention (vaccination…) des AES et des actions de formation à l’utilisation de matériels sécurisés que les hospitaliers. Ces derniers ont ainsi accès à des formations sur place, dans leur établissement même si les Idels, eux, peuvent avoir accès à des formations continues sur la prévention du risque », rappelle Gérard Pellissier. Un point sur lequel la FNI a travaillé pour mettre en place un partenariat qui ouvre aux libérales la filière interne des hôpitaux publics réservée à leurs soignants.
Même le droit s’y met pour défavoriser les libéraux. En effet, la directive européenne 2010/32/EU sur la prévention des blessures par objets tranchants dans le secteur hospitalier et sanitaire a été transposée dans le droit français en 2013 par le biais d’un décret et d’un arrêté… qui ne s’appliquent pas aux professions libérales. Pourtant, ces textes imposent à l’employeur de prendre certaines mesures pour prévenir les AES et protéger les salariés. Un dispositif (obligation d’utiliser du matériel sécurisé, meilleure indemnisation des victimes…) qui a fait la preuve de son efficacité mais encore une fois, exclut les Idels. Lesquelles, répétons-le, sont les premières concernées…
Définition
Un accident d’exposition au sang (AES) est défini comme tout contact avec du sang ou un liquide biologique contenant du sang et comportant soit une effraction cutanée (piqûre ou coupure) soit une projection sur une muqueuse (œil, bouche) ou sur une peau lésée. Lors de ce contact, le risque de transmission d’agents pathogènes existe et concerne l’ensemble des germes véhiculés par le sang ou les liquides biologiques (bactéries, virus, parasites et champignons). Il existe plus de 50 pathogènes qui sont directement transmissibles par le sang.
Les Idels, un sujet statistique négligé
– La plupart des enquêtes sur les AES se concentrent sur les personnels de soins hospitaliers. Ainsi, celle du Réseau d’alerte d’investigation et de surveillance des infections nosocomiales en 2012 révèle que dans les établissements sanitaires, l’accident percutané est la cause de 79% des AES, en général sous la forme de piqûres, lesquelles surviennent le plus souvent (48,8 %) lors de la manipulation d’aiguilles.
– L’étude réalisée par la FNI et le Geres en 2013 auprès de 1 870 Idels confirme cette tendance puisque 43 % des AES surviennent lors d’injections sous-cutanées, 21 % lors de prélèvements de sang capillaire et 17% lors de prélèvements de sang veineux. Dans ces trois cas, l’AES se produit fréquemment (50 %) au cours de la phase d’élimination du dispositif, ce qui pose le problème du choix de boîtes à OPCT mieux adaptées.

Par Alexandre Terrini