Masques : comment la France a tué l’Eprus

En 2007, la France avait des masques et un dispositif de protection très ambitieux contre des pandémies. Histoire d’une faillite que l’économiste de la santé, Claude Le Pen, avait analysée dans sa dernière tribune.

Claude Le Pen, spécialiste de l’économie de la santé, vient de disparaître. C’était un grand connaisseur de l’organisation du système de santé et des professions libérales de santé, qu’il savait écouter. Dans son ultime tribune, parue le 30 mars dernier dans le journal Le Monde, il avait décrit la chaîne de décisions qui ont conduit à l’effondrement du dispositif efficace de protection contre des pandémies mis en place après la grippe aviaire en 2007 avec la création de l’Eprus (l’établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires).

À la suite de l’épidémie de grippe aviaire de 2006, et à l’initiative du sénateur Francis Giraud (1932-2010), le gouvernement de l’époque a fait adopter, en mars 2007, une loi au titre prémonitoire : « Loi relative à la préparation du système de santé à des menaces sanitaires de grande ampleur ». Cette loi avait créé le corps de réserve sanitaire et donné naissance à l’Eprus. Celui-ci avait pour mission principale « l’acquisition, la fabrication, l’importation, le stockage, la distribution et l’exportation des produits et services nécessaires à la protection de la population face aux mesures sanitaires graves », y compris bien sûr les vaccins et les fameux masques chirurgicaux et FFP2 ! « La crise H5N1 avait en effet mis en évidence diverses faiblesses dans la réponse logistique de l’État », rappelle Claude Le Pen.

Avec seulement 17 agents en 2007, puis 30 en 2015, et un budget cofinancé par l’État et l’Assurance Maladie, l’Eprus disposait de moyens très considérables. On ne résiste pas à l’envie de citer l’inventaire, estimé à un milliard d’euros, qu’en fait l’exposé des motifs de la loi : 70 millions de vaccins antivarioliques et autant d’aiguilles, embouts et pipettes ; 81,5 millions de traitements d’antibiotiques en cas d’attaque bioterroriste de charbon, peste ou tularémie ; 11,7 millions de traitements antiviraux et 11,5 tonnes de substance active (oseltamivir) en cas de pandémie grippale ; 285 millions de masques de filtration de type FFP2 et 20 millions de boîtes de 50 masques chirurgicaux (soit le milliard de masques après lequel le ministre de la Santé, Olivier Véran, court aujourd’hui) ; 2 100 respirateurs et bouteilles d’oxygène ; 20 équipements de laboratoires d’analyse (automates PCR et extracteurs ADN/ARN) ; 11 000 tenues de protection NRBC et accessoires. En 2007, la France figurait parmi les pays le mieux armés au monde pour lutter contre les pandémies. Mais, c’était avant. En 2020, Olivier Véran, le ministre de la Santé, avouera que le stock de l’État est réduit à 120 millions de masques chirurgicaux et à zéro masque FFP2 !

Comment en est-on arrivé là ?

La raison principale de cet acharnement budgétaire se trouve dans la gestion de la crise du H1N1, en 2009, où l’on a reproché à la ministre de la Santé de l’époque d’en avoir trop fait et d’avoir inutilement gaspillé l’argent public… au profit des laboratoires. La Cour des comptes y est allée de son couplet. Et il n’en a pas fallu davantage pour que s’abatte le couperet. Sur fond de déficit de la Sécu, tout était bon à prendre : le budget de l’Eprus a été drastiquement réduit, passant de 281 millions en 2007 – avant la crise H1N1 – à 25,8 millions en 2015 ! L’Eprus et ses précieux stocks ont été sacrifiés sur l’autel des économies.

Dans le même temps, l’État a revu sa doctrine en 2011 en distinguant désormais deux types de stocks pour les produits médicaux de précaution (médicaments, dispositifs, petit matériel), les stocks dits « stratégiques », à vocation nationale, détenus par l’État, avec l’Eprus, et les stocks dits « tactiques », confiés aux établissements de santé pour couvrir en priorité des besoins locaux. Le dispositif unique a été fragmenté et a perdu en puissance, cohérence et lisibilité. Les masques chirurgicaux relèvent désormais des stocks stratégiques, financés par l’Eprus, alors que les masques FFP2 sont inclus dans les stocks tactiques, financés par des hôpitaux, eux-mêmes soumis à une très forte pression budgétaire.

« Parallèlement, les stocks ont été considérablement réduits en ne renouvelant pas, par exemple, des marchés concernant des biens arrivés à leur date de péremption. Estimée à 992 millions d’euros en 2010, la valeur du stock avait été réduite de moitié en 2014, à 472 millions, avant la disparition de l’établissement » souligne Claude Le Pen.

Alors que la Cour des comptes avait recommandé de donner davantage d’autonomie à l’Eprus pour qu’il assume ses missions, c’est l’inverse qui a été décidé. Ainsi, en plus des coupes budgétaires, de la dissémination des stocks, on a noyé l’Eprus dans Santé publique France avec la réforme de 2016. Et le tableau est complet.

Que faire pour l’avenir ? Il convient assurément de tirer l’enseignement des tribulations malheureuses de l’Eprus, et redonner à cette structure les moyens de redevenir l’outil stratégique qu’elle était pour prévenir le risque pandémique. Il faut reconstituer les stocks et les maintenir à flot. Mais ça, c’est pour le « jour d’après », et la FNI sera présente au rendez-vous pour réclamer que cette orientation soit prise et que les responsables de cette débandade rendent des comptes.

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